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Mais qui était donc Velocio ?

mardi 28 mars 2006, par Roland Bouat

J’ai voulu en savoir plus et je sais, au vu des nombreuses questions qui se posent ici ou là que je ne suis pas le seul. Alors, voilà... j’ai piqué un article à la revue Cyclotourisme n°420 de septembre 1994. Puisqu’il est publié, il fait partie du domaine public. Et puis, jean-Pierre Baud excusera bien un Codep   de cette publication qui prouve que son article est plus qu’intéressant : passionnant.

Du nouveau sur Vélocio

On n’a pas tout dit sur Vélocio.

D’abord parce que les néophytes, sauf peut-être s’ils sont de la région de Saint Étienne, n’ont que très rarement eu l’occasion d’entendre parler de lui.

Et on n’a pas tout dit sur Vélocio parce qu’il y a vraiment du nouveau, même pour ceux qui pensaient le bien connaître.

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Le monument dédié à Vélocio au col du Grand Bois
Photo de Jean-Pierre Gaudin

Un mot d’abord, très rapide, pour ceux qui arrivent chez nous, afin qu’ils sachent au moins que Paul de Vivie (1853-1930), dont le pseudonyme littéraire était Vélocio, est une figure emblématique, non seulement parce qu’il donna ce nom de cyclotourisme à notre loisir, mais aussi du fait de son inlassable action de propagandiste, en selle d’abord, ainsi que plume en main dans les colonnes de sa revue Le cycliste (1887-1973), revue qui lui survécut et qui, lorsqu’elle disparut, était la doyenne des publications sportives françaises. Autant amateur de grandes randonnées que de rencontres amicales, il est à l’origine, entre autres, des Diagonales de France et de Pâques en Provence. Un monument lui est dédié au col du Grand Bois (ou de la République), sur la nationale 82, à 17 kilomètres de Saint Étienne. On comprend ainsi l’importance de toute nouvelle découverte permettant de compléter sa biographie et en particulier sa biographie sportive.

L’excellente étude publiée en 1987 par Roland Sauvaget dans Cyclotourisme [1] nous signale qu’en 1886, à la veille de créer son Cycliste forézien, qui deviendra Le Cycliste, il s’occupait à Saint Étienne de la section locale du Club alpin et qu’il était en outre secrétaire du club des Cyclistes stéphanois. Notre historien du cyclotourisme ajoute que Paul de Vivie avait confié qu’il avait découvert le cyclisme (grand bi et tricycle) au début des années 1880.

Le scoop

Je suis aujourd’hui en mesure de révéler, à la suite d’une découverte faite au printemps 1993 dans les Archives départementales de la Loire, que Paul de Vivie fut, en 1881, l’un des fondateurs du premier club cycliste de Saint Étienne, et un fondateur particulièrement actif, administrativement parlant (formalités avec la Préfecture), ainsi que moralement, en ce que sa pensée semble déjà présente dans les statuts du club des Cyclistes stéphanois.

Série M - Administration générale, sociétés diverses : c’est généralement là que, dans la plupart des fonds d’archives départementaux, on peut trouver ce qui concerne les clubs sportifs [2]. Je savais que, s’il y avait quelque chose sur la vie associative de Paul de Vivie dans les Archives départementales de la Loire, c’est là que je le trouverais. En plein dans le mille ! En moins d’une demi heure j’ai eu en main le dossier du club des Cyclistes stéphanois, avec ses statuts et la demande d’autorisation préfectorale rédigée et signée par le secrétaire, un certain Paul de Vivie !

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Déclaration du Club des Cyclistes Stéphanois
Lettre rédigée par Paul de Vivie et signée par les autres membres du bureau.

Un peu de reconstitution biographique

Le 23 octobre 1881, Paul de Vivie quitta son domicile, qui se trouvait à l’époque 6 rue Brossard à Saint Étienne. Ce Provençal de 28 ans était devenu Stéphanois d’adoption depuis 1875, date à laquelle le soyeux lyonnais qui l’employait l’avait envoyé créer une succursale dans la capitale de la Loire. Il s’y était marié et le seul de ses trois enfants qui lui survivra avait alors trois ans.

Son métier l’avait conduit à cultiver quelques relations chez les industriels et commerçants de la région, ainsi que chez des artisans mécaniciens relativement aisés.

A cette époque, les hommes jeunes et dynamiques, enfin ceux qui possédaient des ressources suffisantes pour s’offrir l’une de ces onéreuses machines, s’enthousiasmaient pour le grand bi, et aussi le tricycle, plus lourd mais moins dangereux. On parlait de machines, de promenades et souvent de "Courses", terme ambigu désignant alors autant la randonnée que la compétition. Et c’est ainsi que Paul de Vivie et ses amis eurent l’idée de donner une structure juridique à leur connivence : ils allaient créer un club. C’est pour cette raison que Paul de Vivie se rendit, le 23 octobre 1881, là où se tenait l’assemblée constitutive de leur association, vraisemblablement chez A. Jourjon, 1 rue des Arts, lieu qui fut choisi, ce même jour, comme siège social des Cyclistes stéphanois.

Ensemble, entre amateurs

La séance s’ouvrit, Étaient présents, outre Paul de Vivie et A. Jourjon, J. Croizier, J. Jardel, A. Penel, J. Berger, A. Boehm, J. Chateauneuf, A. Duplat, les frères Gauthier [3], J. Héritier, A. et J. Lespinasse, F. Pélissier, ainsi que Vallat et Michallet. On adopta les statuts et le bureau fut formé, composé de Croizier, président, Jardel (élève de l’École des mines), vice-président, Penel, trésorier, Jourjon, commissaire des courses et Paul de Vivie, secrétaire. Il fut décidé que celui-ci serait chargé des démarches administratives.

Paul de Vivie rédigea donc, le 4 février suivant, une demande d’autorisation et la fit signer par les autres membres du bureau ; elle parvint une semaine plus tard à la préfecture de la Loire accompagnée d’un exemplaire des statuts. L’autorisation fut donnée par le préfet le 11 mars 1882.

Désormais le club existait. Selon l’article 1er de ses statuts, son but était "d’offrir à ses adhérents l’avantage de faire en compagnie d’amateurs choisis d’agréables promenades, courses et voyages". On le voit, les Cyclistes stéphanois, comme les autres clubs sportifs de l’époque, n’étaient pas ouverts au tout venant. La notion d’amateur était alors très élitiste : on disait qu’on était "amateur de sport" au même titre qu’on pouvait se présenter comme "amateur d’art". Nombreux étaient ainsi les clubs qui excluaient systématiquement les ouvriers, parce qu’il était établi en principe qu’ils ne pouvaient être de véritables amateurs.

En outre, les vélocipèdes demeurèrent fort chers jusqu’au début de ce siècle. Selon le témoignage de Charles Terront [4],un vélo de course coûtait 500 francs en 1876, ce qui représentait alors plus de 151 jours de salaire ouvrier moyen (3,30 francs). On peut donc estimer que cela donnerait, de nos jours, un prix de plus de quarante-cinq mille francs. On pouvait encore atteindre de pareilles sommes dans les années 1890, mais seulement pour le grand luxe [5]. En effet, l’industrialisation de la production fit considérablement baisser les prix entre 1876 et 1886, date à laquelle Paul de Vivie s’installa comme marchand de cycles. Ainsi, le premier numéro de son Cycliste forézien put proposer des vélos d’adulte à 200 francs, soit environ 56 jours de salaire ouvrier moyen (à peu près quatorze mille de nos francs). On peut donc estimer que, lorsque le club des Cyclistes stéphanois fut fondé, un vélo coûtait au moins vingt mille de nos francs. D’ailleurs, les cotisations prévues par les statuts étaient à la proportion de l’aisance des fondateurs : 17 francs la première année et douze francs ensuite, pour un salaire ouvrier moyen de 3,50 francs par jour.

Déja Vélocio pointait sous Paul de Vivie

Ces cyclistes aisés étaient d’ailleurs prêts à acheter des machines plus luxueuses, pour peu que les techniques se perfectionnent. L’article 1er ne prévoyait-il pas que les machines pouvaient être des "monocycles, bicycles, tricycles, etc. même mus par la vapeur, l’électricité ou tout autre propulseur ?" En un certains sens, ces cyclistes étaient prêts à devenir des automobilistes ! Et il est vraisemblable que nombre d’entre eux le devinrent [6]. Mais on sait aussi que Paul de Vivie ne fut pas du nombre et que nous lui devons aujourd’hui beaucoup de ce qui fait notre joie de vivre. A la réflexion, n’aurait-il pas inspiré, voire dicté, ce préambule ?

"Les exercices de locomotion pris avec modération sont d’une bonne hygiène et une distraction d’un effet moralisateur très puissant."

Car ça, c’était déjà du Vélocio.

Jean-Pierre Baud


Voir en ligne : Biographie de Vélocio par le CT Maurepas


Cet article est la preuve que la note 2 est un excellent conseil : C’est dans un des plus anciens numéros de "Cyclotourisme" en ma possession que j’ai trouvé cet article.


[1R. SAUVAGET, "Vélocio, tel que maintenant", in Cyclotourisme, 348 (sept./oct. 1987) et 349 (nov. 1987). Voir aussi : de divers auteurs, Vélocio, édité par Le Cycliste, 1954 ; A. RABAULT, "Anthologie du Cycliste", in Le Cycliste, 17 cahiers hors-texte de nov./déc. 1962 à juill./août 1973 ; PH. MARRE, "Vélocio et ses amis", in L’enCYCLEopédie (dir. J. DURRY) Lausanne, Edita-Denoël, 1982.

[2Depuis la loi de 1901 sur la liberté d’association, les archives ne conservent généralement que des talons de déclaration indiquant que telle association, sportive ou autre, avait été déclarée à telle date. Avant, la surveillance des associations étaient productive de documents fort utiles à l’historien. Sachez, vous qui gérez des associations que la liberté à un prix, celui de l’histoire : conservez toutes vos archives, ne les détruisez jamais et, lorsqu’elles vous encombrent, faites-en dépôt aux archives publiques (départemntales ou nationales).

[3voir photo

[4L. BAUDRY DE SAUNIER, Les mémoires de Terront, Paris, Prosport, 1980, p. 44.

[5H. DE LA TOMBELLE, Un demi-siècle de vélo, Lyon, La belle cordière, 1945 : le prix du vélo de son père était alors de 750 francs, c’est-à-dire plus de 187 jours de salaire ouvrier moyen (4 francs).

[6A noter que l’automobile, inventée quatre ans plus tard par Benz, ne fut à l’origine qu’une motorisation du cycle (tricycle ou quadricycle).